La Compassion dans sa forme la plus inattendue

For the English version, it’s here: Compassion in its most unexpected form.

Quand j’étais petite, je m’identifiais à Ariel, la petite sirène. Comme elle, j’avais des rêves que mes parents ne pouvaient pas comprendre et comme elle, j’imaginais qu’en m’en allant je pourrais me réaliser. D’une certaine façon, je croyais que j’allais rencontrer le prince charmant, que je le sauverais, puis qu’à son tour il me sauverait et m’emmènerait dans un nouveau monde où nous vivrions heureux pour toujours. En réalité, les choses s’avérèrent bien différentes…

J’ai rencontré différents “Princes”… Mes hypothèses, à ce stade, sont : soit j’ai une très mauvaise intuition quand il s’agit de trouver l’homme de ma vie, soit j’ai du mal à rester simple et authentique en couple et tenir cet engagement au quotidien, comme un contrat que je signerais de nouveau chaque matin ! Du haut de mes 31 ans et de la relation que je construis avec Thomas, mon compagnon depuis plus de cinq ans, je crois que la deuxième option correspond davantage à ma réalité. Et vu sous cet angle, le 15 août 2017 fut une très mauvaise journée, le genre qui me donne envie de démissionner de la vie à deux. Tout a commencé par un malentendu causé par une incompréhension qui s’est transformé en un conflit de «qui a raison-qui-a-raison-qui-a-tord», pour se terminer par ma sortie fracassante de l’appartement, dans un claquement de porte, nous laissant tous deux amers et furieux.

Ce jour-là, je fis une longue promenade dans les rues de San Francisco. Quand je suis dans un tel état, tout ce que j’arrive à voir est le négatif autour de moi, comme si j’avais besoin de raisons externes pour refléter, amplifier et justifier mon ressenti intérieur. Ce 15 août, je fus gâtée, car dans les rues de San Francisco, il y a beaucoup de sans-abri parfois saouls, drogués ou souffrants de problèmes mentaux, qui parlent fort pour partager leur douleur ou gisent sur le sol comme si toute forme de dignité ou d’espoir avait quitté leur corps et leur âme. Après ce qui me sembla comme des heures d’errance sans but, j’atteins l’Embarcadero pour me trouver face au Bay Bridge. À ce stade, mes émotions étaient passées d’une vive colère à une profonde tristesse. Ma gorge était très serrée, ma respiration lente et difficile, ma vision trouble. Je ne sais pas si vous avez vu la vidéo du “double rainbow” avec cet homme qui pleure de bonheur et qui hurle sa gratitude pour la vie (cf. lien en fin d’article), mais ce que je ressentais, en cet instant, était l’extrême opposé : une profonde tristesse et un hurlement de désespoir intérieurs. En regardant le Bay Bridge, un impressionnant pont métallique à deux étages de sept kilomètres de long, comme l’homme du “double rainbow”, je pensais : “Mais qu’est-ce que ça veut dire ?” Et c’est exactement à ce moment-là que l’inattendu se produisit.

Le Bay Bridge, San Francisco

J’étais là, le regard perdu au loin – occupée à contempler mes pensées obscures plus que le pont – lorsqu’une voix me rappela à la réalité. “Ça va ? On dirait que vous passez une mauvaise journée.” Je me retournai alors pour découvrir le visage de mon interlocuteur. À ma grande surprise, c’était un vieil homme sans-abri d’origine afro-américaine.  Ses mots m’émurent tant que je pris ce qui semblait être ma première respiration profonde depuis longtemps et fondis en larmes. J’étais tellement touchée, seule la petite fille à l’intérieur de moi trouva les mots et la force pour répondre. “Je suis triste”, murmurai-je. L’homme me remit alors un des journaux qu’il vendait. D’une voix tremblante, je lui dis que je ne pouvais pas le prendre car je n’avais pas d’argent à lui donner. Il répondit, mettant le journal dans ma main, “Pas besoin de payer. J’insiste, ça vous fera du bien.” J’eu à peine le temps de prendre son cadeau et de le remercier. Comme un ange, l’homme disparut aussi vite qu’il était apparu. Alors que j’essayais de lire à travers mes larmes, ma respiration retrouva un rythme régulier et agréable. Après quelques minutes, le nuage qui encombrait mon esprit disparu pour laisser le soleil de nouveau briller timidement à l’intérieur de moi. Je cherchai alors autour dans l’espoir de retrouver l’homme pour le remercier une seconde fois, voire même le prendre dans mes bras mais il avait bel et bien disparu.

Maintenant, faisons un autre saut dans le temps. Il y a neuf mois, Thomas et moi commencions notre voyage dans un Ashram en Inde. C’était la première fois de ma vie que j’étais exposée à la spiritualité et à la plupart des concepts apparentés. Je ne réalisais pas alors la profondeur des réponses qui m’étaient données par le moine, maître spirituel des lieux. Lors de notre premier jour, après seulement quelques minutes d’échanges, il me confia qu’une façon de mieux se voir et de voir les autres, était de rendre nos blessures les plus petites possibles en faisant preuve de compassion, de respect et d’humilité envers soi-même et envers les autres. “La compassion est la clé”, me dit-il, “elle nous donne du pouvoir”.

Mais qu’est-ce que la compassion ? La question semblait si simple que je n’osai la poser. À la place, je choisi d’interroger le maître sur la différence entre la pitié et la compassion et il me répondit : “Quand vous avez de la pitié, vous vous sentez supérieure. Quand vous avez de la compassion, vous vous sentez égale à l’autre. ” “Mais que faire lorsque mes blessures sont trop fortes pour que j’aie de la compassion ? ” Demandai-je en retour. Il me répondit quelque chose que je finis par vivre et comprendre, presqu’un an plus tard, face au Bay Bridge, le mardi 15 août 2017 : “Quand vous voulez de la compassion, demandez-la à la Mère divine. Parce que les gens ont tellement de préoccupations, de soucis personnels et de chagrins, vous ne pouvez pas vous attendre à ce que quelqu’un soit compatissant. Si vous voyez quelqu’un faire preuve de compassion à votre égard, voyez cela comme la Mère divine et souvenez-vous qu’elle peut aussi vous en donner sans instrument. ”

Eureka! La compassion, c’est ce que cet homme sans-abri me donna ce jour-là. D’abord, il me vit, en reconnaissant ma tristesse, puis il m’aida à la sentir et à l’accepter plutôt que de simplement la penser. Enfin, il me donna du savoir. Le journal qu’il me remit n’était pas une banale revue d’actualités. Il relatait des actions menées par les sans-abri locaux et les minorités telles que les Noirs, les LGBTQ +, les personnes à faible revenu ou les handicapés pour améliorer leurs propres situations. Incroyable ! Je venais de passer des heures à marcher dans la ville en m’appuyant sur la misère ambiante comme raison supplémentaire pour me sentir désespérée et petite face à notre société actuelle, et cet homme me remit un journal racontant comment les moins privilégiés trouvent des moyens de défendre leurs droits ! Au-delà de la compassion qu’il m’offrit, la leçon qu’il m’aida à comprendre ce jour-là était inestimable.

Sick Mood at Sunset: Despair – 1982, par Edvard Munch.

Aujourd’hui, je suis assise devant mon ordinateur, consciente que la prochaine fois que Thomas et moi nous disputerons, si je veux être en paix avec la situation, j’aurai besoin de compassion, et je devrai la trouver en moi au lieu d’attendre qu’elle vienne de lui. La vérité est : je ne suis qu’humaine ! Il y a tout un monde entre la théorie et la pratique, et pas de sorcière pour transformer mes jambes en queue de sirène pour m’aider à le franchir. Demain, je me réveillerai avec une meilleure vision de “qui je suis”, mais toujours avec les mêmes blessures et les mêmes défis, dans une relation avec un homme qui a lui aussi ses propres peines, ses luttes et son besoin de compassion. Alors, comment passerai-je, toute petite au pied du Bay Bridge, du désespoir à la compassion? Comment traverserai-je ce pont qui me paraît infini entre la victime impuissante et la puissante femme pleine de compassion ?

Le maître indien dit : « Pour apprendre, tout ce dont vous avez besoin est ¼ de connaissances d’un expert, ¼ d’échanges avec les autres, ¼ de pratique et ¼ de temps.» J’ai encore beaucoup de chemin à faire, mais la bonne nouvelle est que j’ai acquis de la connaissance et ai commencé le travail sur le reste.

 

* Et voici le lien vers la vidéo du “Double rainbow man 🙂