A la rencontre de Noam Chomsky… 1ère partie

For the English version, it’s here: Meeting with Noam Chomsky… Part 1

Noam Chomsky & Marv Waterstone

Lorsqu’avec Thomas nous avons commencé notre voyage d’un an autour du monde, en novembre 2016, l’un de nos souhaits communs était de rencontrer et d’échanger avec des hommes et des femmes aux parcours inspirants. Noam Chomsky se plaçait très haut sur la liste de Thomas des personnes incontournables à rencontrer. Il me parlait du professeur Chomsky depuis des années et avait en tête de l’interviewer dans le cadre de son premier film documentaire. Pour ma part, 100% opportuniste, j’avais accepté de l’aider à concrétiser ce rêve et de partager l’expérience. Cet homme de presque 90 ans est décrit dans les médias comme l’un des plus grands intellectuels de notre temps. Il a mené une double carrière internationale : il est reconnu par ses pairs comme un chercheur de premier plan en linguistique moderne et connu du grand public pour sa critique subversive de l’hégémonie américaine et des médias… Comment pouvais-je dire non à une rencontre avec une telle personne ? Nous partîmes donc dans notre périple avec l’espoir de trouver et d’interviewer Noam Chomsky, à New York, notre dernière escale.

Problème numéro un, comme une amie nous le fit remarquer à la moitié de notre voyage, il ne vivait pas là-bas. Professeur émérite au MIT, il était à Boston. Je sais, nous aurions pu faire une recherche sur Internet et trouver cette information assez facilement, mais que dire… nous étions trop occupés à quitter nos vies et excités à l’idée de nous préparer à vivre dans le moment présent. Bref, dès que nous avons découvert où vivait Noam Chomsky, nous avons ajouté Boston à notre itinéraire. Mais le destin avait d’autres projets pour nous… Au moment où nous arrivâmes là-bas, il avait déménagé à Tucson pour rejoindre le corps professoral de l’Université d’Arizona. À la fin de notre voyage d’un an autour du monde, en décembre 2017, nous n’avions ni rencontré ni initié de contact avec lui. C’était probablement mieux comme cela, car Thomas manquait encore de confiance en son projet et voulait un peu plus de temps de préparation avant d’approcher un aussi éminent intellectuel pour l’interviewer.

De retour en France pour célébrer une année de voyage, Noël et le nouvel an avec la famille et les amis, notre projet suivant était de partir au Canada, début 2018, pour voir si nous pourrions faire face à l’hiver canadien. La toile était déjà «à moitié peinte» car nous étions bien avancés dans notre demande de résidence permanente et même si nous n’étions pas totalement encore engagés, j’avais trouvé un logement pour nous, à Montréal. Mais au-delà de la perspective de passer l’hiver le plus froid de nos vies après deux années d’été, ce scénario ne nous semblait pas juste. Chomsky était là, dans nos esprits. Bon… il était plus dans l’esprit de Thomas que le mien. Nous étions, tout de même, tous les deux comme des enfants : lui à la poursuite de son rêve et moi curieuse et excitée par l’idée de l’aider.

Alors Thomas mit sa casquette de journaliste d’investigation de première classe, et j’activai mon mode « machine de guerre » de la logistique. En trois semaines, nous réussîmes à :

  1. Découvrir que Noam Chomsky donnait un cours ouvert à tous (y compris aux visiteurs internationaux) sur “Qu’est-ce que la politique ?”, à partir du 11 janvier 2018.
  2. Nous inscrire pour participer à ce programme de 8 semaines.
  3. Trouver une maison et un chat à garder, à Tucson, pour 6 semaines.
  4. Construire un partenariat avec une compagnie aérienne qui nous offrit nos billets d’avion pour Los Angeles.

Et c’est ainsi que le rêve devint réalité !

Je souhaite prendre quelques lignes ici pour faire une digression. Cette histoire est une version condensée et subjective de ce qui s’est passé en réalité. J’ai délibérément choisi de prendre un ton optimiste et positif pour ce texte. Cependant, sachez qu’entre chaque bonne nouvelle et décision, il y avait des minutes, des jours, des semaines et parfois des mois pleins de doutes, de stress, de conversations douloureuses, de mauvais choix, de travail pour faire bouger les choses, etc. Thomas A. Edison, grand inventeur du 19ème siècle, déclara: «Je n’ai pas échoué; J’ai simplement trouvé 10000 façons qui ne fonctionnaient pas. » Dans notre cas, nous n’avons pas rencontré Noam Chomsky pendant notre voyage d’un an. Cependant, nous avons trouvé des façons qui n’ont pas fonctionnées et qui nous ont amenées à rencontrer d’autres personnes incroyables à la place. De plus, nous avons continué à y croire, à essayer encore et les efforts ont fini par payer.

Revenons à notre histoire. Nous sommes maintenant en Arizona. Cela fait 6 semaines que le cours a commencé. Chaque classe est une mine de savoirs. Je suis époustouflée par le niveau et l’intensité de chaque intervention. J’ai l’impression de découvrir ce dont j’avais besoin pour comprendre notre société, son état actuel et ses mécanismes. En même temps, je ne peux m’empêcher de traverser des états émotionnels radicalement différents allant de l’émerveillement à la colère, l’apathie ou la sensation de responsabilité.

Et me voilà donc, maintenant, face à un autre problème… Je suis le cours “Qu’est-ce que la politique ?”, depuis plus d’un mois. J’apprends des choses importantes et une partie de moi aspire à partager certaines de ces nouvelles connaissances. Mais quoi et comment ? Pour vous dire la vérité, à l’intérieur de moi, l’Aurélie qui ne voulait pas faire face à ses peurs d’écrire comptait sur Thomas, le journaliste, pour créer des contenus de qualité. Heureusement, la face positive de mon ego réagit : “Il est hors de question que je reste spectatrice, patiemment inactive, en attendant que les autres agissent et me donnent un rôle. Moi aussi, je peux essayer de faire bouger des choses !”

Il y a quelques années, je me suis trouvée impliquée dans l’organisation d’une conférence internationale pour insuffler du changement. Je vous l’accorde, j’ai eu la chance d’être au bon endroit, au bon moment et suffisamment motivée pour trouver et rencontrer les bonnes personnes. Encore une fois, les choses ne se sont pas passées comme par magie. En plus de mettre de l’énergie à le trouver, j’ai passé beaucoup de temps pour aider à la mise en œuvre de cet événement. Finalement, les organisateurs ont décidé de m’inclure dans le programme en tant que membre du comité d’organisation, pour me remercier. J’étais très honorée. Le jour de l’événement, un de mes amis vint me voir et me dit : “Aurélie, c’est un soulagement de te voir dans le programme en tant que membre de l’équipe organisatrice. Tu es la seule à être une personne normale, comme la plupart d’entre nous.” À l’époque, je restai sans voix. Sa remarque m’avait contrariée. Il avait raison. J’étais juste une personne lambda qui n’avait pas réalisé grand-chose (sinon rien) pour l’humanité, surtout comparé aux autres organisateurs… Il me fallut des années pour réaliser que l’intention de cet ami n’était pas de me faire sentir petite.

Aujourd’hui, je comprends plus que jamais le sens de ses mots, parce qu’ils me parlent. Je suis toujours cette personne normale qui veut contribuer à quelque chose de plus grand qu’elle, comme des millions d’autres, j’espère. Je me sens toujours petite comparée aux personnes éminentes dans la pièce, à savoir dans le contexte actuel : Noam Chomsky et Marv Waterstone, son co-conférencier pour le cours que nous suivons. La différence est que je suis déjà passée par là et j’ai appris de cette expérience. Je n’ai pas besoin d’être connue pour, comme le dit Gandhi, « être le changement que je veux voir ». Par contre, je me dois de faire des choix et m’y tenir en mettant des actions en place et en me tournant vers les autres. Comme mes «co-organisateurs» lors de cette conférence me l’ont appris, il y a des gens incroyables qui sont prêts à aider les personnes normales, comme vous et moi, à sortir de leur zone de confort et à faire partie de quelque chose de plus grand. En fait, nous avons besoin les uns des autres si nous voulons avancer. Derek Sivers le présente et l’illustre d’ailleurs très bien dans son TED Talk sur « Comment démarrer un mouvement », sans suiveurs et sans soutien, il n’y a ni leader, ni mouvement.

Mes “modèles” ne sont pas avec moi, à cet instant même où j’écris, mais pour sûr, ils sont dans mon cœur. Et donc, je sais que pour aller de l’avant je dois trouver la réponse à ces questions : quoi et comment vais-je partager ? Tout d’abord, comme j’ai essayé de l’illustrer ici et dans mes précédents articles, l’une des plus grandes leçons que ce voyage m’ait appris est qu’il est important d’accepter de me sentir « petite » et d’avoir des émotions « négatives ». La vie n’est pas un rêve merveilleux où tout arrive par magie, mais elle est pleine de merveilles pour lesquelles il vaut la peine de travailler et de se battre. Je suis fatiguée de ces films et ces médias qui essayent de me faire croire que la vie est uniquement faite d’extrêmes. Soit tout est blanc, le bonheur individuel : réussite et loisir; soit tout est noir, le fardeau universel : crise et travail. C’est faux ! Qu’est-il arrivé à toutes ces nuances de gris qui constituent la plupart de nos vies ? Je veux et je continuerai à essayer de faire passer le message qu’il existe d’autres vérités qui valent la peine d’être observées et dites. Deuxièmement, en ce qui concerne l’expérience à Tucson, ce que j’ai appris est à la fois précieux et délicat. Je ne voudrais pas plagier ou déformer ce que des intellectuels tels que Marv Waterstone et Noam Chomsky font si bien : partager des connaissances bien documentées, tout en les rendant plus accessibles au grand public afin que nous puissions apprendre de notre histoire – surtout celle que l’école et les grands médias ne nous racontent pas – et évoluer. Cependant, je me sens légitime pour partager l’impact que leurs leçons ont sur moi, comment cette expérience m’a amenée à percevoir le monde sous un angle différent et comment cela va et a déjà commencé à influencer mes choix et mes actions futures.

Il existe une légende amérindienne, qui raconte l’histoire d’un tout petit oiseau appelé le Colibri et qui a inspiré le nom du mouvement français fondé par Pierre Rabhi. La légende raconte qu’alors qu’un immense incendie dévaste la forêt, tous les animaux sont pétrifiés et restent là à observer les ravages. Seul le colibri s’active pour éteindre le feu en apportant quelques gouttes avec son bec et en multipliant les aller-retours. Quand les autres animaux lui font remarquer qu’il n’arrivera pas à éteindre le feu avec ces petites gouttes, l’oiseau répond qu’il sait mais qu’il fait sa part. Quand je suis partie de France il y a un an et demi, j’ai dit au revoir à ma stabilité et à une certaine forme de sécurité. J’avais un toit, tout le confort matériel nécessaire pour être bien, des perspectives de carrière intéressantes, des amis et de la famille proches. Je décidais de tout quitter et de vendre une grosse partie de mes affaires en échange de la promesse d’une expérience unique, de rencontres et d’apprentissages. Je me rappelle mon thérapeute me demander si j’avais peur. Je me rappelle lui répondre effrontément « non, ça va. J’ai déjà vécu un grand voyage et cette insécurité. J’ai confiance. » Je me mentais à moi-même. Au-delà de l’insécurité matérielle, j’avais peur que ce voyage soit en vain. J’avais peur de faire, tout comme la Lune, un nouveau cycle autour de la Terre pour retourner à la case départ sans avoir trouvé comment faire ma part.

En voyant Noam Chomsky délivrer son enseignement et répondre à nos questions toutes les semaines, je ne vois pas l’homme de 89 ans qui a écrit plus d’une centaine de livres, pris de sérieux risques pour défendre ses idées, inspiré des millions de personnes… je vois un homme d’une profonde sagesse qui continue à partager son savoir et à planter des graines du changement afin qu’un avenir sur Terre soit possible pour notre espèce. Le rêve du Professeur Chomsky, tel que je le perçois, est si grand et demande un tel changement de paradigme qu’il ne vivra probablement pas assez longtemps pour le voir prendre vie – s’il se réalise. Pour moi, c’est ici une preuve que tout comme un objectif, la destination est importante mais sa valeur réside dans le chemin accompli et dans les rencontres faites le long du parcours. Peu importe si je suis leader ou suiveuse et peu importe la reconnaissance ou les résultats immédiats. Ce qui compte surtout je crois, c’est d’oser essayer et de persévérer malgré les obstacles.

De gauche à droite : Thomas Saupique, Aurelie Viotto, Marv Waterstone, Noam Chomsky and Valeria Chomsky.